A propos de l’article de Jean Gasco et Christine Pueyo,et si les prétendues « poupées d’arc » de type Launacien n’en étaient pas ?

Pierre Lansac

 

Résumé

 Jean Gasco et Christine Pueyo ont développé l’hypothèse que les talons de lance Launaciens pouvaient être des poupées d’arc. l’argumentation présente met en valeur le manque de précision de leur démonstration et met en avant certains points tendant à réfuter cette hypothèse.

Abstract

Jean Gasco and Christin Pueyo had developed the hypothesis that the “talons launaciens” could have been bow nocks. The present argument  shows the lack of precision of their demonstration. It alos puts forward some points that thend to disprove the hypothesis.

 

L’article de Jean Gasco et Christine Pueyo intitulé « Et si les prétendus « talons de lance » de type Launacien étaient des poupées d’arc… » développe l’hypothèse que les talons de lance de type Launacien dont la morphologie générale diffère de celle du reste des talons de lance en bronze connus à la même époque pourraient bien être des pièces servant à renforcer les extrémités des arcs ainsi qu’à maintenir la corde en place.

Si cette hypothèse est à priori séduisante, les arguments développés tout au long de la démonstration ne semblent pas convaincants. Bien que les auteurs aient cherché à nous expliquer le mode de fonctionnement de l’arc afin d’étayer leur hypothèse, il semble que certains points d’histoire (ou de préhistoire) de l’archerie ainsi que certains points de technique auraient été mal perçus.

D’une part mes recherches portent sur les pointes de projectile durant le Paléolithique Supérieur Européen, d’autre part, je m’implique à titre personnel depuis plusieurs années dans la fabrication, la reconstitution et l’utilisation d’armes de jet préhistoriques. Je considère donc être à même d’apporter quelques informations complémentaires concernant « l’archéologie » de l’archerie et certains points de technique qui semblent ne pas avoir été pris en compte par les auteurs et qui, de ce fait, fragilisent leur démonstration.

 

Tout d’abord, l’argumentation repose sur une imprécision fondamentale. En effet, les auteurs affirment que « Si l’on connaît de nombreuses pointes de flèches de l’age du bronze […], les arcs qui les projetaient sont inconnus dans un contexte géographique proche à l’exception de quelques figurations ». De ce fait, afin d’étayer leur hypothèse, les auteurs s’appuient sur différentes pièces archéologiques toutes assez identiques : l’arc en if de l’homme de Similaun de section plus ou moins arrondie (Spindler, 1997) et daté de ± 3200 BC (Mohen et Eluere, 1997) , l’arc mésolithique de Vis-Moor en Russie aux poupées de très grosse dimension (Bourov, 1981) , ainsi que les arcs Néolithique final des lacs de Clairvaux et Chalain (Petrequin 1984) . Tous ces arcs ont deux points en commun : il s’agit d’arcs droits à section sub-circulaire et ils ne sont pas situés dans un contexte, tant géographique que chronologique, proche de celui des talons de lance Launaciens.

La section quasi circulaire des branches de ces arcs fait qu’ils sont de bons candidats à l’utilisation d’un renfort couvrant entièrement l’extrémité de la branche comme les talons de lance. Toutefois, il apparaît une première incohérence : tous les arcs représentés dans l’article ont un aménagement de l’extrémité des branches en vue d’accueillir la corde et ne présentent pas de stigmates visibles de la présence de poupée sur-ajoutée alors que des arcs plus récents mais équipés de poupées en corne en montraient clairement les stigmates (Hardy, 1992) . A cela on peut ajouter que tant pour les pièces représentées dans l’article que pour beaucoup d’autres pièces archéologiques, la ou les fractures (quand il y en a) ne sont jamais situées sur

figure 1 : poupées en corne d’un longbow Muir de 50 livres fabriqué durant le second quart du dix-neuvième siècle

 

 

 

Figure 2 : arc de Fiave (Perini, 1987 )


la poupée mais sur les parties de la branche qui travaillent (Webb, 1991) ce qui indique qu’il n’est pas absolument nécessaire de renforcer un arc à ses extrémités puisqu’il s’agit d’une  zone très peu fragile. Il apparaît aussi une seconde incohérence : les talons de lance présentés dans l’article ont diamètre moyen à leur base de environ 2,5cm et pouvant aller jusqu’à 3,5cm. Comme il est écrit dans l’article, les arcs de cette période pouvaient avoir deux usages : la chasse et la guerre. Toutes les données historiques et ethnographiques que l’on possède nous indiquent que les arcs de chasse et de guerre sont en règle générale les mêmes, que leur puissance excède rarement 60 à 70 livres et que ce n’est qu’assez tardivement que l’on observe une véritable différentiation dans certaines cultures (orientales et occidentales) entre l’arc destiné à la guerre et celui destiné à la chasse. Cette différentiation s’effectue alors essentiellement par la puissance de l’arc et cela à cause d’une augmentation des protections de l’adversaire. Ors pour la construction d’un arc de type longbow d’une puissance de 50 livres équipé de poupées en corne au dix neuvième siècle, le diamètre à la base de ces poupées est de environ 1,2 cm (fig. 1). De même les indications fournies par les facteurs d’arcs quand au diamètre de la base de la poupée indiquent toujours ce diamètre (Pope, 1974) (Strunk, 1992) et les grands arcs de guerre médiévaux anglais de la Mary Rose dont la puissance varie entre 100 et 150 livres avaient des poupées en corne avec un diamètre à la base de environ 1,5 cm (. Hardy, 1992) . Comme l’ajustement de la poupée à l’extrémité de l’arc doit être parfait pour pouvoir résister à toutes les forces s’exerçant dessus, le diamètre à la base de la poupée est un bon reflet du diamètre de la branche d’arc puisqu’il représente l’endroit ou la branche est à son diamètre minimal sur les arcs équipés de poupées surajoutées. Puisque un diamètre de 1 ,2cm est largement suffisant pour un arc de 60 livres une poupée ayant un diamètre a sa base de 2,5cm ou plus serait le reflet d’un arc d’un puissance phénoménale que bien peu d’hommes seraient à même de maîtriser .

De plus, dans leur énumération de différentes pièces archéologiques, les auteurs ne nous présentent que des arcs ayant une section sub-circulaire ; ils semblent oublier que ce n’est pas le seul type d’arc utilisé autours de la période qui nous intéresse. En effet, des arcs comme celui de Fiave (Italie) (fig. 2) daté du début de l’age du bronze (Perini, 1987) , les arcs de Meare Heath ou Ashcott Heath (Grande Bretagne) datés respectivement de 2800 et 2600 BC (Clark, 1963) ou encore l’arc de Muldbjerg (Danemark) daté de 3000BC (Troels-Smith, 1959) (Guilaine et Zammit , 2001) sont des arcs à section plate et aux branches larges et fines. Un tel type d’arc ne peut accepter de poupées sur-ajoutées identiques à celles représentées dans l’article du fait même de sa section.

D’autres éléments techniques viennent à l’encontre des indices émis pour soutenir l’hypothèse développée dans l’article. Tout d’abord, parmi différents modes de fixation de la corde sur la poupée proposés par les auteurs, seul le mode de fixation avec une boucle de la corde semble plausible. Les différents nœuds complexes, enroulements de la corde ou bien pire encore la corde coincée par la cheville sont peu compatibles avec la possibilité d’enlever et de remettre la corde en place rapidement. La description du mode de fabrication de la corde est pour le moins fantaisiste. « La corde [est] tirée de boyaux séchés (durcis, martelés et collés) ou de filaments végétaux (chanvre) » si il existe bel et bien des cordes en matière animale on est surtout documenté sur les cordes en cuir cru, et tendon, le boyau étant un matériau qui semble utilisé très marginalement dans le domaine ethnographique (Baker, 1993) . Et si le tendon doit être après extraction séché puis martelé afin d’en extraire les fibres, ces fibres ne sont en aucun cas collées pour former une corde mais utilisées de la même manière que des fibres végétales. Une bonne corde matière végétale  comme on a pu en utiliser jusque dans les années quarante est virtuellement aussi rigide qu’une corde en matériaux artificiels mais moins solide, il n’est donc pas possible avec un arc droit que la corde puisse frapper le bois de la branche (Baker, 1992) . Ainsi quand, les auteurs donnent cette description du mouvement supposé des branches et de la corde lors de la décoche «  elles [les branches] tendent à reprendre leur place d’origine quand la corde vient frapper avec violence le bois aux extrémités de celles ci. C’est pour cela que les branches des arcs modernes et actuels possèdent une petite gorge ou vient se loger la corde au repos » non seulement l’arc moderne décrit dans ce passage est un arc à double courbure et la comparaison n’est donc pas valide avec un arc droit mais en plus, les mouvements réels de la corde  sont bien moindres que ceux décrits. Enfin, pour terminer une énumération qui ne se veut pas exhaustive, un autre élément vient à l’encontre de l’utilisation des talons de lance Launaciens comme poupée d’arc c’est la présence de l’anneau. Les auteurs le décrivent comme un possible point de passage de la corde ou encore comme une système « visant à amortir les effets des pressions et tensions exercées sur la corde » ; toutefois ils remarquent que « son utilité n’est pourtant pas certaine et certains rares talons launaciens en sont dépourvus […] d’autres étant non perforés […] ou perforés très finement ». Une telle variabilité au niveau de l’anneau ne semble pas s’accorder avec un usage unique comme poupée d’arc. De plus, aucune des fonctions décrites plus haut ne semble valide car le premier effet de l’anneau serait de cisailler la corde et de provoquer sa rupture ce qui entraînerait au cour d’un tir la casse à coup sur de l’arc.

Enfin, on ne peut que regretter le manque de références citées par les auteurs ainsi que la mauvaise compréhension de certaines références, du moins pour la partie de l’article discutée ici. Ainsi, lorsque l’historique des poupées d’arcs surajoutées est donné, on nous assène toute une série d’affirmations qui ne sont soutenues par aucune référence. Les auteurs parlent « d’arcs droits simples (longbows) », il s’agit d’un raccourci saisissant. L’arc simple correspond à « n’importe quel type d’arc fabriqué  à partir d’un seul matériau. Les arcs simples sont le plus souvent fabriqués d’une seule pièce de bois » (Bergman et McEwen, 1997) Le longbow n’est qu’un type d’arc simple droit qui correspond à des normes précises. Un arc simple court comme ceux utilisé par les indiens des plaines est aussi un arc simple (Bergman, Mcewen et al., 1988) , ce n’est pourtant pas un longbow. De même, les arcs à double courbure si ils ne sont fabriqués que d’une seul pièce de bois sont des arcs simples. Un peu plus loin, au cours de la description de l’arc et de son mode de fonctionnement, on nous parle d’arcs «  en bouleau, cerisier, frêne, acacia dans les tombes égyptiennes » sans nous donner de références. Les arcs retrouvés dans des tombes égyptiennes et étudiés par Hickman sont des arcs composites dont seul de dos est couvert d’écorce de bouleau (Hickman, 1959) . De même, les auteurs citent Baker (Baker T., 1992) en faisant un magnifique contre sens : Baker ne considère pas que l’if est l’essence la plus dynamique pour fabriquer un arc mais que tout bois si il présente certaines caractéristiques requises est à même de fournir un arc de qualité supérieure en adaptant le design de l’arc aux propriétés du bois ; ceci est aussi expliqué par Comstock dans le même ouvrage (Comstock, 1992) .(dois je dire que le coup des arcs celtiques c’est du pipeau que ça vient du site de blaise fontannaz et que les dessins choisis par les auteurs pour montrer un arc et le mode de fixation (fig.5) vient aussi de ce site et qu’ils fixent leurs poupées en bronze sur des poupées en corne ce qui donne cet effet recurve pour l’arc de droite et explique les mouvement de corde décrits? le dessin a été recopié sans être modifié et la source n’est pas citée. J’ai peur que ça soit une attaque de trop…)

Les différents arguments d’ordre archéologique et techniques développés ici sont tels qu’il ne semble pas plausible que les talons de lance Launaciens soient effectivement des poupées d’arc. Toutefois, pour reprendre les auteurs, « toutes ces considérations restent du domaine de la spéculation mais reposent sur des observations qui sont vérifiables ». En effet, les remarques développées ici sont basées uniquement sur les séries archéologies représentées dans l’article de Jean Gasco et Chistine Pueyo, un plus grand échantillon manipulé directement permettrait peut être de confirmer (ou d’infirmer) les observations faites sur les pièces représentées. Enfin, un recours à l’expérimentation ou l’on essayerait de fixer des talons de lances sur différents types puis de les utiliser permettrait d’obtenir des données fiables et pour tout dire définitives.

 

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